À Loriol, regards croisés sur l’agrivoltaïsme

Une visite de terrain et des échanges pour mieux comprendre l’agrivoltaïsme

Protéger les récoltes, produire de l’électricité et préserver les terres agricoles : comment concilier ces objectifs dans un même projet ? Le 29 septembre 2026, la visite du site agrivoltaïque de Clair Fruits, à Loriol-sur-Drôme, organisée par l’ALEC07, a réuni plus d’une vingtaine de participants. Représentants de collectivités, acteurs agricoles et partenaires de la transition énergétique ont découvert l’installation puis échangé lors d’une table ronde sur les bénéfices de l’agrivoltaïsme, ses limites et la place de l’agriculteur.

Une centrale pensée pour protéger les cerisiers

Le site est implanté au sein de l’EARL Clair Fruits, une exploitation arboricole familiale productrice de fruits à pépins et à noyaux depuis quatre générations. Les aléas climatiques y ont laissé des traces : grêle en 2018, canicules et gels printaniers répétés. Le gel a entraîné la perte de 80 % des fleurs en 2020 et de 90 % en 2021. La famille Clair a choisi les panneaux mobiles pour protéger les arbres et obtenir des récoltes plus régulières.

La centrale est implantée sur 2,7 hectares de cerisiers et accueille 27 variétés. Sa construction a démarré en septembre 2022, le verger a été planté en mars 2023 et l’installation mise en service en juin de la même année. Elle dispose d’une puissance photovoltaïque de 2,2 mégawatts-crête. Les panneaux reposent sur une structure haute de 4,95 mètres et les rangs du verger sont espacés de 5 mètres. Ces dimensions doivent permettre aux arbres de se développer et aux engins agricoles de circuler.

Le principe de l’agrivoltaïsme dynamique repose sur des panneaux orientables, qui fonctionnent comme des persiennes au-dessus des cultures. Leur position peut être ajustée automatiquement toutes les cinq minutes pour moduler l’ombre et la lumière selon les besoins des cerisiers et les conditions météorologiques. L’objectif est de limiter les effets des fortes chaleurs, de contribuer à la protection contre le gel et de préserver la production. Ce pilotage peut conduire à réduire la production d’électricité lorsque les arbres ont besoin de davantage de lumière.

Pour ajuster l’orientation des panneaux, Sun’Agri s’appuie sur les prévisions météo et sur des mesures réalisées dans la parcelle. Des stations suivent notamment la température, l’humidité de l’air et le rayonnement solaire. Des compteurs enregistrent les volumes d’irrigation, tandis que des tensiomètres mesurent la disponibilité de l’eau dans le sol. Le suivi agronomique, confié à la Chambre d’agriculture de la Drôme et prévu sur cinq ans, doit permettre d’apprécier les effets sur les rendements, la qualité des fruits et la consommation d’eau.

Lors de la première heure de visite, Sun’Agri était représentée par Mathilde Chambost, responsable des relations territoriales, et Laurine Menu, ingénieure agronome. Elles ont présenté le fonctionnement énergétique et agronomique de l’installation, ainsi que des résultats très encourageants pour les parcelles couvertes :

  • une récolte de cerises sous les panneaux, alors que la parcelle témoin n’a pas donné de fruits cette année ;
  • un taux de sucre des cerises jugé prometteur ;
  • une plus grande proportion de fruits de première catégorie ;
  • moins de pertes liées à l’éclatement des cerises.

Ces données doivent être interprétées avec prudence. Le volume récolté reste très faible et ne permet pas, à lui seul, de conclure à un bénéfice agronomique des panneaux. Le suivi sur plusieurs années doit permettre de mieux évaluer les effets du dispositif. Les publications de Sun’Agri permettent d’approfondir ce sujet.

Quatre regards autour de la table

Animée par Simon Genucchi, conseiller à l’ALEC07, la discussion réunit Adrien Clair, arboriculteur et propriétaire exploitant du site ; Julie Seegers, directrice du bureau d’études CETIAC ; Régis Gonnet, agriculteur et secrétaire adjoint de la Chambre d’agriculture de l’Ardèche ; et Laurine Menu, ingénieure agronome chez Sun’Agri, entreprise qui développe le pilotage agronomique des panneaux mobiles. Les questions du public prolongent les échanges sur les aspects économiques et le fonctionnement quotidien de l’installation.

De gauche à droite : Simon Genucchi (ALEC07), Régis Gonnet (CA07), Adrien Clair (arboriculteur et propriétaire exploitant) Laurine Menu (Sun’Agri) et Julie Seegers (CETIAC).

À l’origine du projet, sécuriser la récolte

Pour Adrien Clair, le besoin initial était de protéger les cerises de la pluie, qui peut provoquer l’éclatement des fruits. Avec son père, il envisageait d’abord des bâches. La découverte d’une maquette de panneaux orientables au salon Tech & Bio ouvre une autre piste.

« Le pourcentage de fruits de premier choix est beaucoup plus élevé sous les panneaux »

Son appréciation repose aussi sur ce qui se passe après la récolte. Sur des cerisiers déjà en production, il rapporte moins de fruits éclatés, une meilleure fermeté, davantage de cerises de premier choix et moins de travail de tri. Il décrit un volume récolté parfois légèrement inférieur, mais une récolte mieux valorisée.

« Le pourcentage de fruits de premier choix est beaucoup plus élevé sous les panneaux », souligne-t-il. Les cerises abîmées sont difficiles à vendre et parfois jetées, même lorsque l’exploitation dispose de débouchés locaux. Une récolte contenant davantage de fruits commercialisables peut donc être mieux valorisée, avec moins de pertes et de temps consacré au tri. L’arboriculteur raisonne ainsi sur la valeur de la récolte et les coûts de main-d’œuvre, en plus du rendement brut liées aux arbres, aux variétés et aux conditions concernées ; elles ne suffisent pas à prédire les résultats de tous les vergers.

Des connaissances qui se construisent encore

Comment savoir, avant de construire, si les panneaux apporteront réellement un service à l’agriculture ? Cette question est au cœur du travail de CETIAC, le bureau d’études dirigé par Julie Seegers. Spécialisé dans les enjeux agricoles et fonciers, il évalue les effets des projets d’aménagement sur l’agriculture et accompagne la conception des projets agricoles sous les panneaux, en veillant à leur adaptation aux productions et aux pratiques des exploitants.

Julie Seegers souligne la difficulté de cette évaluation : les effets de l’ombrage varient selon les cultures, les variétés, les conditions climatiques et les caractéristiques des structures. Une référence obtenue dans une situation ne se transpose pas automatiquement ailleurs.

« On a énormément d’inconnues. On apprend en faisant », constate la directrice de CETIAC.

Elle évoque des références plus nombreuses sur les prairies et davantage d’incertitudes sur les grandes cultures. Dans certaines situations sèches, explique-t-elle, l’ombre peut favoriser une pousse de l’herbe plus régulière durant l’été, même si le volume annuel produit diminue. Cela peut avoir un intérêt pour l’éleveur. L’analyse doit donc tenir compte du fonctionnement de l’exploitation et de l’usage de la production.

Dans ce contexte, le travail du bureau d’études consiste à réduire les risques et à préparer le meilleur projet agricole possible. L’exploitant souhaite-t-il poursuivre son activité ? Les machines peuvent-elles circuler ? Les animaux disposent-ils de suffisamment d’espace ? La structure pourra-t-elle accompagner une évolution de la production ou un changement d’exploitant ? Ces questions doivent être abordées dès la conception.

Julie Seegers insiste également sur la transparence. Les difficultés et les résultats décevants doivent être accessibles, au même titre que les réussites, pour éviter de reproduire les erreurs.

Le foncier agricole au centre des réserves

Régis Gonnet expose une position plus réservée. En Ardèche, rappelle-t-il, les terres agricoles sont une ressource limitée, dont la préservation guide le regard de la Chambre d’agriculture.

« Notre posture, c’est avant tout de préserver absolument le foncier agricole. »

Sa première inquiétude concerne la place de l’agriculteur, notamment lorsqu’il loue les terres. Que devient sa situation si le propriétaire souhaite accueillir une installation photovoltaïque ? Quels engagements le protègent ? Le représentant agricole interroge aussi le risque de hausse des prix du foncier et les conséquences sur l’accès aux terres.

Une autre crainte porte sur les revenus : si la rémunération liée aux panneaux devient plus attractive que la production, l’intérêt de cultiver pourrait progressivement s’affaiblir. « On risque de perdre l’intérêt de la rentabilité agricole pour un intérêt financier pur », avertit Régis Gonnet. À cela s’ajoutent les contraintes de circulation des engins, les responsabilités et les conditions de remise en état des parcelles.

Cette vigilance s’accompagne d’une attente de solutions face au changement climatique. « J’ai espoir qu’on trouve des solutions intéressantes et qui apportent quelque chose à l’agriculteur », précise Régis Gonnet. Mais il demande des références locales solides avant d’encourager les exploitants à s’engager.

Des résultats qui suscitent le débat

Parmi les expériences qu’il juge décevantes, Régis Gonnet cite les serres de Beauchastel, initialement destinées à la culture de framboises, et les expérimentations de la SEFRA à Étoile-sur-Rhône sur les pêches et les abricots. Ces exemples font réagir Adrien Clair. L’arboriculteur souligne que des difficultés de pollinisation, une structure trop basse, un espacement inadapté ou des conditions climatiques différentes peuvent peser sur les résultats. À ses yeux, il faut examiner les causes propres à chaque installation avant d’en tirer une conclusion générale.

Laurine Menu prolonge cette réponse en distinguant les résultats obtenus dans un cadre de recherche de ceux des installations en production. Elle défend une conception ajustée à la culture et aux pratiques de l’exploitant.

« Le panneau, on le voit vraiment comme un outil de protection et de régulation agronomique pour l’agriculteur », explique l’ingénieure de Sun’Agri.

Elle décrit un pilotage qui combine les besoins de la plante à chaque stade de son développement, les mesures des capteurs et les prévisions météorologiques. L’orientation des panneaux doit laisser passer la lumière ou apporter une protection selon la situation, quitte à réduire la production électrique.

Les explications ne lèvent pas toutes les réserves. Régis Gonnet maintient sa demande de recul et de preuves adaptées aux conditions locales. L’échange fait ressortir l’importance d’un suivi par des organismes tiers, de données comparables et d’une observation sur plusieurs années.

Des revenus pour soutenir l’activité agricole

Le débat économique révèle des points de rapprochement. Julie Seegers souligne que les revenus du solaire peuvent donner aux exploitations des moyens d’investir et de s’adapter au changement climatique. Elle invite à reconnaître cet intérêt financier, tout en posant la question du partage de la valeur.

Régis Gonnet insiste sur le risque que ces revenus prennent le pas sur l’intérêt de produire. Adrien Clair rejoint cette vigilance lorsqu’il dénonce les « projets alibis », dans lesquels l’activité agricole servirait surtout à justifier l’installation des panneaux.

L’exploitant défend une aide directement orientée vers la production : « Au lieu de donner un loyer à l’agriculteur, lui donner les moyens de démarrer sa production. » Il cite le financement des plants, de l’irrigation et des équipements nécessaires à la mise en place du verger. L’objectif serait de soutenir l’investissement initial et l’envie de cultiver.

« Il faut garder cette vocation agricole. C’est important que l’agriculteur soit au cœur du projet », insiste Adrien Clair.

Les modalités de financement et les contrats doivent, à ses yeux, accompagner le travail de l’exploitant et soutenir la production.

Quel équilibre pour la production électrique ?

Dans le public, une question prolonge le débat : comment financer une installation dont le pilotage ne cherche pas toujours à maximiser la production d’électricité ?

Sun’Agri précise son rôle de prestataire de services et rappelle que le site de Loriol a bénéficié d’un soutien public obtenu dans le cadre d’un appel d’offres de la Commission de régulation de l’énergie. Ce soutien fait partie de l’équilibre économique présenté pour ce projet.

L’entreprise explique aussi que l’investisseur photovoltaïque doit accepter une baisse de production électrique au bénéfice des plantes. Cet arbitrage est encadré dans les contrats : la priorité agricole doit pouvoir se traduire dans le fonctionnement de l’installation.

Les échanges soulignent enfin les différences de coûts entre des structures hautes et mobiles destinées à l’arboriculture et des installations plus simples associées à d’autres productions. Les conditions de financement influencent donc les types de projets qui peuvent se développer. Pour les collectivités, comprendre le modèle économique aide à examiner les engagements agricoles annoncés.

Une place à préserver pour l’exploitant au quotidien

Les participants interrogent également la protection contre la grêle et la pluie. Comment anticiper un épisode ? L’agriculteur peut-il intervenir lui-même ? Quelles consignes de sécurité s’appliquent ?

Adrien Clair explique disposer d’une application permettant de commander les panneaux pour anticiper certains aléas. Son témoignage rappelle que l’automatisation s’accompagne d’observations et d’interventions de l’exploitant. Les échanges portent aussi sur les limites de la protection, les alertes et les éventuelles pannes.

Interrogé sur les autres réponses aux aléas climatiques, l’arboriculteur évoque la diversification de son exploitation, notamment vers la grenade, et les coûts de renouvellement des filets de protection. Le choix des panneaux s’inscrit ainsi dans une réflexion plus large sur les cultures, les équipements et la viabilité économique de l’exploitation.

Des questions concrètes pour éclairer les décisions

À Loriol, la table ronde a donné à voir des expériences encourageantes, des incertitudes et des désaccords sur le recul nécessaire avant de développer ces installations. Elle a aussi précisé les questions à poser lorsqu’un projet est présenté : quel service est attendu pour les cultures ? Comment sera-t-il mesuré ? Qui exploitera les terres demain ? Comment les revenus, les responsabilités et la remise en état seront-ils organisés ?

Pour les élus et les collectivités, ces échanges invitent à examiner ensemble le projet agricole, l’installation solaire et les engagements qui les relient. Les résultats publiés dans la durée, y compris lorsqu’ils sont décevants, seront essentiels pour distinguer les promesses des bénéfices effectivement observés.

Propos recueillis le 29 septembre 2026. Citations légèrement éditées pour faciliter la lecture.